Dans la peau

Dans la peau

J’ai toujours été fascinée par le pouvoir d’une caresse sur la peau.
Parfois, il me semble me dissoudre dans ce pur plaisir tactile, me confondre avec ma peau, au-delà de toute raison.
Les plus pragmatiques y verront le simple effet d’un cocktail d’endorphines, je préfère la poésie du frisson.

J’ai le souvenir d’un très beau texte de Philippe Faure, « La Caresse » (magnifiquement interprété au théâtre par Catherine Mouchet et sa voix, comme une fêlure…). « Le drame de la caresse, c’est le drame de l’éphémère ».
Comment garder trace de ces caresses ? J’avais déjà abordé la question dans la série « Your Shadow », pour laquelle j’avais commencé à explorer la peinture numérique.

Mais restons concentrés sur la peau, médiateur fabuleux de notre lien au monde !

L’empire des sens

A la moindre brise, la peau frémit. Aux rayons du soleil, une douce chaleur nous envahit. Au contact d’un vêtement de satin, de velours, un plaisir sensuel nous submerge… (ce qui me fait penser au « Cri de la Soie » de Yvon Marciano. Le film n’est pas cinématographiquement grandiose, mais le sujet troublant : l’extase par le seul contact de l’étoffe précieuse…)

Le « peau à peau » est encore plus puissant ! A la naissance, l’enfant ressent d’abord le monde au travers des mains et des baisers de ses parents. D’ailleurs, les bébés qui ne sont pas caressés par leur mère ont un développement psychique et moteur fortement perturbé (les cas étaient malheureusement nombreux dans les orphelinats, avant qu’on ne comprenne que les mots et caresses étaient aussi vitaux que les seuls soins d’hygiène et de nourriture qui étaient prodigués). La plupart des mamans ne se privent pas de garder leurs enfants contre elles, peau à peau, et de les caresser jusqu’à l’ivresse.

A la première rencontre, le simple effleurement de deux mains nous transporte. Puis un genou, une épaule… Livrer sa peau est le premier des abandons. Les amants n’ont de cesse de s’étreindre pour sentir leurs peaux l’une contre l’autre… Dans un partage animal, une communion primitive.

Le « Moi-Peau »

Je n’ai cité jusqu’ici que les sensations agréables, mais nous avons tout autant d’exemples à l’inverse, autant de messages négatifs que la peau reçoit sans filtre – le froid, la brulure, la douleur, les coups, les blessures du temps, les caresses qui ne sont pas voulues, ou l’absence de caresses… Des millions de capteurs (5 millions pour être précis) nous transmettent en permanence une multitude d’informations et d’émotions, bonnes ou mauvaises, qui font de nous ce que nous sommes. (Je vous invite à parcourir la série « La Peau douce » qui tente de donner matière à ces sensations).

Lorsque « Le Moi-Peau » paraît en 1985, c’est une petite révolution dans le monde de la psychanalyse. Didier Anzieu jetait un pavé dans la mare : le corps n’était donc pas si négligeable dans le fonctionnement psychologique des patients.

Je cite Evelyne Séchaud, qui a préfacé la réédition de 1995 : « La peau est l’enveloppe du corps, tout comme le moi tend à envelopper l’appareil psychique (…) Considérer que le moi, comme la peau, se structure en une interface permet ainsi d’enrichir les notions de frontières, de limites, de contenants, dans une perspective psychanalytique. »

Bien que beaucoup décrié à l’époque, les répercussions du livre furent nombreuses. La prise de conscience était irréversible. Et j’ai trouvé dans cet ouvrage une explication étayée de ce que je ressentais confusément : l’infini pouvoir que la peau exerce sur notre perception intellectuelle du monde (et vice versa évidemment).

Toi émoi

La raison n’a pas la moindre prise sur la logique de la peau, une logique immédiate et – littéralement – sensationnelle. Puissance charnelle qui mène à tous les bonheurs et toutes les souffrances.

Cette peau qu’on meurtrit, qu’on mutile, pour détourner la désolation du cœur ou la douleur morale, cette peau qui dit le mal intérieur. Cette peau qu’on griffe, qu’on tatoue, qu’on scarifie, pour être sûrs d’être en vie, pour en laisser trace, ou pour la sublimer. Cette peau qu’on voudrait caresser jusqu’à l’obsession, qu’on voudrait embrasser, respirer, lécher, mordiller.

Envie de chair. Envie de faire l’autre soi, de prendre l’autre en soi. Délire anthropophage de fusion absolue…

Et si ce n’était que cela, le privilège immense et déchirant d’avoir l’autre « dans la peau » ?

 

@VAM – « La Peau douce » n° 10

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