Loup y es-tu ?

Loup y es-tu ?

Enfant, nous allions chaque semaine marcher en famille dans la forêt. La promenade dominicale dans les bois me renvoie tour à tour aux plaisirs innocents des cabanes, des cache-cache et des bouquets de jonquilles, tout comme aux longs jours maussades, avec leurs flaques d’eau grise et leurs mornes rancœurs. Prendre l’air s’avère parfois irrespirable… 

L’appel de la forêt me semble toujours plus trouble qu’il n’y paraît. Il m’évoque aussi bien l’escapade innocente ou le voyage initiatique que la fuite sans retour. L’instant courageux où l’on avance vers l’inconnu est aussi le moment fragile où tout peut basculer.

Promenons-nous dans les bois…

Depuis notre plus jeune âge, on nous raconte des histoires d’ogres, de loups et de sorcières cachés au fond des bois. Dans les cours de récréation, les enfants jouent à se faire peur… Délicieux frisson de ces contes effrayants où chacun sait que tout finira bien.

Des années plus tard restera confusément en nous la forêt du Petit Poucet, mais qui veut perdre qui ? La forêt du Petit Chaperon rouge, mais qui veut manger qui ? La forêt de Blanche Neige, mais qui veut évincer qui ? Rien ne semble plus si évident.

Vous arrive-t-il encore dans vos rêves de vous perdre dans une forêt sombre où les arbres vous agrippent et les buissons vous écorchent ? Ce ne serait peut-être pas si ridicule. Je l’ai compris à la fin de mes études en lisant un ouvrage de Bruno Bettelheim qui faisait référence : « La forêt pratiquement impénétrable où nous nous perdons symbolise le monde obscur, caché, de notre inconscient » (« Psychanalyse des contes de fées », Ed. Robert Laffont 1976). C’est le repaire de notre âme sauvage, métaphore de nos mauvaises pensées, de nos égarements, et des démons qu’il nous faut affronter pour retrouver la part de quiétude que la forêt nous offre une fois le jour revenu. Le sujet est devenu au fil du temps un de mes thèmes fétiches.

Dans la forêt lointaine…

S’aventurer dans la forêt obscure, c’est braver l’interdit, oser traverser les eaux troubles. C’est parfois rompre ses chaînes, quitter l’indicible, défaire ses liens pour sauver sa peau. Fuir l’homme qui vous obsède ou qui vous opprime, fuir ceux qui vous aiment mal, qui vous tiennent prisonnière, tous ceux qui vous éloignent de vous-même… Le danger peut prendre tant de visages, et des plus familiers…

Accepter de s’égarer dans la forêt lorsqu’il faut partir, sans joie mais sans regrets, c’est se soustraire dans un souffle, prendre une longue inspiration et plonger au cœur de l’effroi sur la voie de la liberté. S’extraire des griffes, alors que l’horizon se dérobe, que des chimères tentent de vous retenir et que l’estomac vous manque.

Faire face et se frayer un chemin avec juste assez d’inconscience et de curiosité pour partir à la rencontre de soi. Se perdre pour se retrouver. Ce serait une jolie pirouette pour clore un conte trop inquiétant.

Nous n’irons plus au bois…

Si vous ne connaissez pas le sens caché de cette vieille comptine, je vous invite à sourire en le découvrant ici. Nombreux sont les refrains désuets qui dissimulent des intentions bien moins innocentes qu’elles n’en ont l’air. Car la forêt évoque aussi tous les charmes de l’aventure amoureuse. Cette forêt qui effraie et enchante tout à la fois nous parle de désirs coupables et de buissons, quand la douceur des beaux jours invite à la promenade !

Pénétrer à la nuit tombée dans le sous-bois épais, c’est se laisser étourdir par les parfums de terre lourde et de baies sucrées. La forêt encore tiède donne des ivresses de premier soir… C’est la morsure-caresse du feuillage sur la peau nue, le velours dévorant d’un noir aux éclats métalliques. C’est succomber peut-être à la tentation, rejoindre l’autre dans un élan primal. C’est un sexe qui palpite comme le cœur dans la gorge, le fruit mûr d’un amour en cage, un désir fou qui submerge, entraîne plus avant dans les bois, pulvérise la raison et les appétits trop sages.

Vagabonder dans la forêt, c’est un murmure qui glisse le long des reins, frisson de nuit vers des lendemains incertains.
Que reste-t-il quand point le jour ? Qui part ? Qui revient ?

Cette série est dédiée à toutes les femmes – et tous les hommes – qui ont connu ou rêvé la « Fugue »…

 

© VAM – « Fugue » – N° 3

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Stephen Thueillon

2 mois ago

Vos articles sont toujours intéressants. J’en apprécie la lecture. Merci!

VAM

2 mois ago

Merci beaucoup Stephen ! Un plaisir de partager ces articles avec vous !

Sylvie Barrier Lerouvreur

2 mois ago

En vacances, je prends le temps de lire ton texte.
Quelle merveille! Je t’ai suivie par la magie de tes mots dans les bois. Et j’ai appris l’origine de « nous n’irons plus au bois… ».
Merci sensible Vam!

VAM

2 mois ago

Merci beaucoup ma chère Sylvie ! Toujours heureuse de pouvoir partager ces petites escapades artistico-littéraires…
Bonnes vacances !

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